Onze ans les séparent et pourtant tout semble les rapprocher, Yvette Kaplan-Bader et Christiane Ketterer.

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Ce ne fut pas le 100m (crawl) le plus rapide des Championnats, mais ce fut sans nul doute le plus suivi : Christiane Ketterer (Schiltigheim/Bischheim), 76 ans, y a battu Yvette Kaplan-Bader (Mulhouse), laquelle va sur ses 88.

Deux catégories d’âge les séparent, la cadette se plaît à effacer les records (de France) de son aînée, pourtant leurs histoires se ressemblent.

« Le crawl, c’était trop viril »

Toutes deux ont commencé tôt, bien avant d’avoir dix ans. Dans la famille de chacune, on aime l’eau. Le grand-père d’Yvette fut « le premier maître-nageur de Mulhouse, dans les années 1900 ». Le papa de Christiane, qui s’appelait alors Hirth, était conseiller technique régional. Toutes les deux ont été mises sur la brasse. « Le crawl, c’était trop viril, à l’époque », sourit la Haut-Rhinoise.

Christiane collectionne vite les titres régionaux, puis nationaux, jusqu’à décrocher un record de France du 100m brasse – « en 1’26, quelque chose comme ça » – et des sélections nationales. Elle manquera juste les Jeux de Melbourne (1956) pour cause d’orteil cassé. « C’était mon grand regret. »

Yvette, née en 1928, a été championne d’Allemagne et se souvient de compétitions “nationales” disputées à Berlin. « Mon mouvement était moitié brasse, moitié papillon. Alors, quand je suis arrivée en championnat de France, après la guerre, je les battais toutes, les autres, avec ma technique. » Elle en rigole encore.

À la vingtaine, les deux stoppent, là, leurs parcours aquatiques, laissant la place à leurs carrières d’enseignante. Christiane a été mutée à Nilvange, commune sans piscine, puis elle a eu ses quatre enfants. Yvette a bossé en Afrique du Nord, n’a pas poursuivi non plus. La Bas-Rhinoise a pris soin d’apprendre à bien nager à sa descendance, Yvette a tôt perdu fils et mari, la même année.

« Vieille, je le suis forcément, mais personne ne me voit vieille »

Les deux ont repris la natation à un âge adulte bien avancé, de suite chez les maîtres. « J’ai toujours aimé nager, glisse Christiane. Ça fait du bien à mon corps. J’ai des prothèses, je ne me tiens pas bien quand je suis debout. Mais dans l’eau, je me sens bien. J’aime nager vite. »

« J’ai couru, mais je ne cours plus, enchaîne la Mulhousienne. Par contre, tous les jours, je vais à la piscine. Quand j’en sors, j’ai gagné dix ans. Pourtant, moi aussi, le matin, j’ai du mal… »

À leurs âges, ces dames sont des exceptions, avec leurs niveaux, elles font partie des toutes meilleures au monde. « Je suis la seule de ma catégorie (d’âge) à nager encore des 200m papillon et des 400m 4-nages, sourit Yvette. Je ne calcule d’ailleurs plus mes records, de France, d’Europe, du monde. Je nage plus vite que les hommes de mon âge. C’est drôle. Ils doivent se trouver vieux. Et moi ? Vieille, je le suis forcément, mais personne ne me voit vieille. »

Des titres internationaux, la nageuse de Mulhouse en a quelques-uns, elle est l’une des toutes premières à s’être envolée pour des Mondiaux pour maîtres. « Cela ne se faisait pas encore chez nous, en France. La Fédération ne voulait même pas que j’y aille… »

Sa consœur de Léo-Lagrange se réjouit déjà de ses médailles actuelles, d’argent ou de bronze, pas encore d’or. Et patiente avant de passer à la catégorie du dessus (on en change tous les cinq ans), où il y a moins de concurrence.

« Je suis très occupée, entre la maison, la poterie, le jardinage, les chats du village à nourrir… Nager me distrait. La compétition ? J’aime battre des records et j’en ai toujours fait. » Même histoire pour Yvette : « Je suis seule, aller à la piscine me sort de mon isolement. Les vieux, ça se plaint tout le temps. Moi, physiquement ça va ! »